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[CULTURE] Découvrez la calligraphie japonaise avec l’exposition sur Yuichi-Inoue

La calligraphie japonaise reste pour beaucoup un grand mystère. Traduit comme « Shôdo », ou plutôt voie de l’écriture, la calligraphie japonaise a initialement été introduite par les Chinois avec leur propre système d’écriture et symboles. La pratique de la calligraphie est une activité considérée comme « haute », signe d’éducation et de maîtrise spirituelle, puisqu’elle s’impose comme une forme de méditation. La calligraphie est donc un art qui fait appel à une technicité, une délicatesse et un état d’esprit particulier. Chaque trait, chaque mouvement avec le pinceau donne vie à un idéogramme, choisi pour sa beauté et sa signification, traversé par ce qu’on nomme le « ki », le souffle et l’énergie vitale.

Pour comprendre plus en détails la calligraphie et plus particulièrement la calligraphie japonaise, partons d’une exposition qui s’est déroulée du 14 juillet au 15 septembre dernier à la Maison de la Culture du Japon à Paris : Yu-Ichi Inoue, la calligraphie libérée.

 

L’exposition 

Né en 1916 et mort en 1985, Yu-Ichi Inoue est un calligraphe, poète et peintre japonais connu comme étant l’un des piliers de l’art contemporain japonais. Yuichi Inoue a appris la calligraphie dès son plus jeune âge et créé en 1941 le groupe « bokujinkai » qui réunit peintres et calligraphes. Il prouve que la calligraphie est plus que la simple maîtrise d’un coup de pinceau transmis par les précédentes générations car elle pousse aussi à la réflexion sur les formes de l’écriture et sur la manière de faire vivre le symbole, puisqu’il prend souvent position sur la définition de la calligraphie. En 1945, il affronte un événement qui le traverse complètement, puisqu’il est le seul survivant d’une bombe lancée le 10 mars à Tokyo. Yu-Ichi Inoue remet en question la position presque aristocratique de la calligraphie :

« Rien n’est plus ridicule que la prétention des calligraphes à monopoliser la calligraphie. La calligraphie est un art qui appartient à tout le monde. Et de tous les arts, elle a ceci de particulièrement remarquable que quiconque a la possibilité d’être artiste juste en se servant de l’écriture de tous les jours […] »

Plus encore, il se fait porteur de messages politiques autour de la calligraphie et la déshabille de son image d’art inscrit dans l’imaginaire des poètes, d’art indicible et inaccessible :

« Ce ne sont que des signes morts, inscrit dans la société japonaise, de plus je les ai culottés de ma main et c’est justement pour cela qu’il m’est possible d’amener à la réalité un espace calligraphique investi  de la vie totale. »

Plus encore, il consacre sa vie à bouleverser le monde de la calligraphie en remettant en question les codes traditionnels :

« Dire que la calligraphie est espace, amener cet espace à la réalité, ma vie à cela seulement doit se consumer. »

Atteint d’une cirrhose, il déclare juste avant de mourir en février 1985 une phrase dont le spectre fait encore écho chez les calligraphes contemporains :

« Vivre chaque jour comme si on travaille son ultime trait de pinceau. »

L’exposition était la première rétrospective en France des travaux de Yu-Ichi Inoue, réunissant pas moins de 76 œuvres produites entre 1956 et 1985. Construite en 5 parties, elle présentait dans un ordre chronologique ses œuvres de début jusqu’à la calligraphie de ses dernières volontés. Usage du pinceau, de la brosse, et même du crayon, Yuichi Inoue était un calligraphe complet et l’on pouvait alors dessiner l’évolution aussi bien artistique que personnelle de l’artiste.

Il faut d’abord comprendre qu’il appréciait calligraphier certains caractères qu’il détournait en de multiples œuvres. Parmi les caractères, on retrouve la fleur (hana), le dénuement (hin), la suffisance (taru), l’oiseau (tori), la lune dans sa conception animiste (tsuki) et le principe philosophique du haut, de l’élévation (jo).

La première partie mettait en évidence ses premières œuvres avec l’omniprésence de ces caractères, qui faisaient l’œuvre entière. On voit alors qu’il attribue à chaque symbole une énergie vitale particulière en faisant du pinceau le créateur. Ainsi, le trait disparaît presque dans certaines œuvres pour laisser parler toute la puissance du mot : par exemple pour « se suffire ». La calligraphie est ainsi l’art de maîtriser la texture pour donner au caractère une essence. Le symbole est vital et on en oublie presque le tissu et l’œuvre pour ne voire que la substance du symbole (surtout pour le hin). La première partie montre aussi que la calligraphie s’est modernisée et a subi l’influence occidentale.

Dans la seconde partie de l’exposition, on se rend compte à quel point la calligraphie est aussi synonyme de poésie. En effet, la calligraphie est souvent représentative de proverbes, de poèmes et a parfois une portée plus spirituelle, c’est donc pour ça qu’on la retrouve souvent sur les amulettes et les portes-bonheurs dans les temples shintô et bouddhistes. C’est ce qu’on appelle « Kotobagaki », « la calligraphie au fil des mots » : le fait de calligraphier à partir de poèmes.  Yuichi lui-même a souvent écrit des sutras [des sentences sacrées du bouddhisme]. C’est pourquoi il accompagne souvent ses œuvres de poèmes éponymes [nom de l’œuvre elle-même], qu’il a parfois lui-même écrit, ou qu’il emprunte parfois à des haikistes. Il assimile alors ses œuvres à des haiku ou des wakas [la forme la plus noble de la poésie au japon]. Voici quelques poèmes et textes qui ont accompagné ses œuvres tout au long de l’exposition. On vous laisse imaginer et ressentir toute la force des mots :

Œuvre Kubi ga Mogemashita, 1981, « La tête du pinceau s’est détachée » : “La tête du pinceau s’est détachée. Après tout, peu importe, elle est tombée et puis c’est tout.” [poème de Yuichi lui-même]

Œuvre Haru Wa Hana, 1977, « Au printemps, les fleurs de cerisier » : Au printemps, les fleurs de cerisier/ En été, le chant du coucou/ En automne, la lune/ En hiver, la pureté de la neige/ Qui apporte un sentiment d’agréable fraîcheur. [poème du moine zen Dôgen]

Œuvre Ah Yokokawa Kokumin-gakko, 1976, « Ah ! L’école primaire de Yokokawa », extrait du texte : « Le 10 mars 1945, à l’aube, les bombardements aériens de l’aviation américaine sur Tokyo, lancés sans discernement cette nuit-là sur les bas quartiers de la ville, ont fait plus de cent mille victimes. Alors que j’étais moi-même de garde la nuit passée à l’école primaire de Yokokawa, j’ai miraculeusement survécu au massacre… »

Œuvre Yuige, 1982, « Stance testamentaire » : “Durant soixante-sept ans, respectant un idéal de dénuement, j’ai manié le pinceau. Je souhaite maintenant connaitre la Vérité. Qui originellement n’est point dans la Loi.”

Les parties trois et quatre de l’exposition ont été l’occasion de comprendre que la calligraphie et -particulièrement dans le cadre des travaux de Yuichi Inoue- les calligraphies à nombreux caractères qu’on appelle « tamojisho » peuvent servir à porter une critique sociale, un témoignage de guerre ou encore dresser un autoportrait réaliste. Autrement dit, la calligraphie se modernise quand elle s’ancre dans la réalité, quand elle devient sociale. La calligraphie ne présente donc pas simplement l’aspect artistique, la transmission d’une technique et d’une forme de spiritualité puisqu’elle peut aussi être une arme pour l’expression d’un message social et politique.
Le « tamojisho », par le fait qu’il y ait plusieurs caractères (souvent dessinés au crayon) est donc une autre forme de la calligraphie, moins axée sur l’aspect vital du symbole, plus tournée vers la diversité des voix. C’est là qu’on peut comprendre la dimension plurielle du terme « Shodo », « voie de l’écriture ». C’est aussi un véritable moyen d’expression, de témoignage, de paroles testamentaires.

En effet, la dernière partie de l’exposition est consacrée à la fin de la vie de Yu-Ichi Inoue et à ses paroles testamentaires, ses dernières œuvres. On voit beaucoup les traces du passage, les ombres et parfois de loin on a l’impression d’un désordre, d’une angoisse de la part de l’artiste. C’est donc ça qui est véritablement intéressant dans la calligraphie : c’est que le trait reflète aussi l’émotion de l’artiste, qu’il n’est pas simplement un trait propre et bien réalisé, mais qu’il laisse transparaître les angoisses ou au contraire la sérénité de l’artiste. A la fin de la vie de Yu-ichi Inoue, on peut voir toutes ses émotions en fonction de la densité du trait : parfois il perd en densité, en texture, parfois le trait est plus lourd, plus morbide, et le geste est donc plus appuyé. Toutes ces petites techniques, tous les ombrages et les gestes de l’artiste prouvent que la calligraphie est un art complexe, qui au contraire de sa symbolique première de « maîtrise du corps et de l’esprit », laisse parler les émotions des artistes, qu’elles soient sereines ou violentes.

C’est donc peut-être en ceci que l’exposition de Yu-Ichi Inoue apporte un nouveau regard sur la calligraphie.

La tradition de la calligraphie 

En effet, il faut comprendre que la calligraphie est née du fait que les premiers caractères chinois, ceux qu’on définit aujourd’hui comme les « kanjis » sont apparus au Japon au Ier siècle. D’abord représentés sur des sceaux, c’est au moment de l’utilisation des pinceaux que les japonais ont préféré utiliser le pinceau fin, qui rend le tracé et le geste plus délicats. On peut aussi calligraphier les kanas, mais il est vrai que les artistes et autres adeptes de la calligraphie préfèrent les « kanjis », puisqu’ils sont souvent symboles de technicité certes, mais aussi de mots, de paysages, de mouvements. C’est avec l’encre sumi que se pratique la calligraphie japonaise, sur du papier japonais.
On retrouve alors beaucoup de calligraphie dans les temples sur des kakemono (les rouleaux japonais) ou sur les murs, la calligraphie étant fortement assimilée au bouddhisme : elle est symbole d’élévation spirituelle, et puisque les caractères représentés sont souvent liés à des sentiments ou à la nature, il est évident que les religions shintô et bouddhistes considèrent la calligraphie comme une voie d’exercice spirituel.

Toutefois, la calligraphie se détache souvent de cette esthétique délicate et élégante, puisqu’elle se fait désormais performance : on retrouve beaucoup de performances de calligraphie à gros pinceaux, elle devient aussi tatouage et elle a aussi été introduite en occident, devenant la rivale de la calligraphie arabe.

Parmi les grands noms de la calligraphie on retrouve des artistes d’horizons complètement différents comme Yuuko Suzuki, l’un des grands maîtres de l’apprentissage de la calligraphie, Honda Kôichi, qui a révolutionné la calligraphie arabe, Hachiro Kanno ou encore plus récemment Okazu, artiste contemporain qu’on a pu retrouver à la Japan Expo cette année.

Connaissez-vous la tradition du « Kakizome » ? Il s’agit de la première calligraphie de l’année qu’on fait sur du papier blanc afin de se dépasser dans les résolutions qu’on veut accomplir pour la nouvelle année. Peut-être serez-vous tentés de faire de même !

Ne vous en faîtes toutefois pas si vous avez manqué cette exposition, car la calligraphie est un art qu’on présente beaucoup en France et que vous pouvez même exercer. De nombreuses expositions vous permettront de découvrir d’autres artistes de la calligraphie, et même de nous laisser votre avis quant à ce qui vous plaît dans cette pratique. Vous pouvez retrouver dès cette semaine deux expositions sur Paris :

La première est l’exposition de calligraphie de Rogen Eihara et Zen-An à la Galerie Nichido à Paris (62 Rue du Faubourg Saint-Honoré) du 11 octobre au 10 novembre. La seconde est l’exposition Japan’s SOUL, japanese calligraphy show à la galerie Metanoia à Paris du 12 au 17 octobre.

Enfin, si vous êtes davantage intéressés et que vous souhaitez à tout prix vous essayer à la calligraphie, il est possible de prendre des cours dans diverses associations. Faîtes attention toutefois, les places sont chères et très demandées. On retrouve alors plusieurs sites tels que l’association culturelle franco-japonaise Tenri dont les cours sont donnés par Tomoko Furukawa, l’espace Japon, la maison de la calligraphie et si votre japonais est bon, on vous conseille de faire un tour sur le site nihon-shuji.or.jp.

Vous êtes désormais plus informés en ce qui concerne la calligraphie, n’hésitez pas à nous partager vos ressentis et vos expériences !

Maison de la Culture du Japon 

La Maison de la Culture du Japon est une institution gérée par la Japan Foundation et a pour objectif la diffusion de la culture japonaise en France en proposant des événements, des spectacles, des conférences mais aussi des cours d’initiation et des cours de japonais. Elle est le lieu idéal pour une immersion totale dans la culture japonaise. En partenariat avec d’autres institutions culturelles, elle propose aussi des concours inter-lycées et des concours pour les étudiants afin de les aider à réaliser leurs projets au Japon. Dans le cadre de “Japonismes 2018“, elle est le principal acteur dans l’organisation d’expositions et la médiation culturelle et elle propose ainsi des programmes complets accessibles à tous. Elle a aussi une bibliothèque qui présente une multitude d’ouvrages sur la culture et l’histoire du japon.

Infos pratiques

Tarifs

  • entrée libre
  • cours : prix variables
  • expositions : prix variables
  • conférences à réserver gratuitement

Horaires

  • Du mardi au samedi de 12h à 20h
  • Fermée les lundis, dimanches et jours fériés
  • Bibliothèque : du mardi au samedi de 12h à 18h/ nocturne le jeudi jusqu’à 20h
  • Fermeture annuelle du 23 décembre 2017 au 3 janvier 2018 inclus.

Accès

  • Adresse : 101 bis quai Branly, 75015 Paris
  • Métro 6 Bir-hakeim/ Rer C Champs de Mars-Tour Eiffel

Autres infos

Sources : MCJP, Galerie Yuuko Suzuki, Japan Expo, shodocalligraphy

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