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[CULTURE] La corruption en Corée du Sud : comment est-elle perçue par les médias ?

En même temps qu’ils bénéficient d’une liberté exceptionnelle, les médias sud-coréens restent soumis à un contrôle permanent et leurs structures internes peuvent paraître complètement paradoxales, étant donné qu’ils répondent parfois eux-mêmes à un pouvoir de l’Etat.

A l’heure où les scandales fusent en Corée, les médias deviennent des références pour une opinion publique qui n’a plus confiance en son système politique et judiciaire et qui veut à tout prix faire taire la corruption. Alors, lorsque les citoyens observent de près –ou de loin- les combats menés par les médias pour dénoncer les scandales et combattre la corruption, ils finissent par en faire de véritables sources pour s’informer.

Il faut savoir que la situation des médias en Corée est assez paradoxale, et l’article aura pour ambition d’en détailler quelques particularités qui permettront de comprendre pourquoi les médias ont un rôle qui dépassent de loin celui d’informateur au profit d’une ambition plus large. A l’instar des pays occidentaux par exemple, les médias audiovisuels bénéficient d’un engouement et d’un champ d’action extrêmement large. Comment expliquer que dans un environnement politique et médiatique en perpétuel changement, les médias sud-coréens ont un pouvoir immense en termes de lutte contre la corruption ?

Une brève histoire des médias sud-coréens

La libéralisation des médias a été extrêmement tardive. Même après la libération, ils restaient soumis à une certaine censure en terme de relais d’informations et simplement en terme de pouvoir dans la société coréenne. Jusqu’en 1987, les informations étaient contrôlées par les sociétés nationales télévisuelles, autrement dit, par l’état. D’ailleurs, les structures des médias elles-mêmes ont émergé de l’Etat. Si l’on prend par exemple la chaîne nationale principale, la Korean Broadcasting System (KBS), il a fallu attendre des années avant que celle-ci n’ose sortir de ses carcans et réclamer un minimum d’indépendance.

Il faut aussi savoir qu’en Corée, les médias ont émergé en même temps qu’une opinion publique. Beaucoup jusqu’au milieu des années  80 ne savaient ni lire, ni écrire, d’où  l’attrait particulier pour les systèmes de radiodiffusion ou télévisuels. Être téléspectateur en Corée, ou simplement faire partie de l’opinion publique, ça s’apprend. Les coréens sont d’une certaine manière éduqués à comprendre les médias. Là encore, l’éducation a été tardive. Ce n’est qu’à partir des années 1997 avec la Société Coréenne de l’éducation pour les médias qu’on considère qu’il y a une place dans la société réservée aux médias. Désormais, des universités spécialisées forment au métier de journaliste, de reporter et à partir de 2011, le Département d’histoire coréen de l’Université de Corée s’intéresse enfin aux archives visuelles et sonores et les considèrent dès lors comme sources historiques. On observe aussi à l’évidence un monopole des médias (presse papier, visuel) séoulites : le Chosun Ilbo est le premier quotidien coréen. Peu de place est laissée aux chaines et journaux locaux, témoignant alors d’une centralisation évidente de la sphère médiatique dans la capitale.

Les chaînes, qui ne sont par exemple pas contrôlées par l’Etat ont été investies au moment de leur montée en puissance par les chaebols, ces multinationales polyvalentes. A partir des années 90, le système médiatique coréen se structure en même temps que le poids de l’opinion publique devient important. Si bien évidemment les médias fonctionnent encore de nos jours avec de gros organismes, souvent très politisés ou monopolisateurs, il y a quelque chose qui fait d’ailleurs la particularité du pays, c’est cette popularisation évidente de certains espaces culturels. Les médias sont désormais nourris par un système culturel monstre, avec l’engouement pour la hallyu, pour le divertissement, pour les traditions et s’organisent autour d’un gros système culturel : désormais, les chaînes ont leurs propres festivals, leurs propres labels… Finalement pendant que la sphère culturelle se légitime de plus en plus : on croit de plus en plus à une culture, une tradition, une identité culturelle, la sphère politique, quant à elle, se popularise. L’opinion publique est plus affirmée et prend beaucoup plus part à la vie politique.

Autrement dit, ce qu’il faut comprendre, c’est que dans un environnement en perpétuel changement, les médias deviennent de plus en plus polyvalents : les champs d’actions s’élargissent et les médias se font à la fois divertissements en même temps qu’informateurs politiques. La sphère politique est d’ailleurs très présente dans le milieu : il est difficile de faire la distinction en Corée entre ce qui relève de l’Etat (et donc de toutes les sociétés, qu’elles soient politiques ou sociales) et de la sphère politique à proprement parlé. Il suffit de voir les conflits qui ont opposé les chaînes MBC et KBS à leurs dirigeants en 2015. L’état finance par exemple la télévision éducative. Ainsi, la structure du système médiatique reste encore très ambiguë et mérite d’être révisée.

Les médias eux-mêmes n’arrivent plus à savoir où se trouvent la limite de leur champ d’action et même si ils bénéficient d’une liberté évidente, plus ils prennent de pouvoir, plus ils sont soumis à un contrôle : c’est le cas de l’auto-censure quant aux informations relayées sur la Corée du Nord.

En bref, ce que l’on observe actuellement, c’est un engouement pour les médias, désormais figure de confiance malgré des structures qui sont en soi complètement paradoxales avec leurs ambitions actuelles. Voilà ce qui n’est pas très net à percevoir. Où doit-on placer les médias ? Ont-ils un rôle d’informateurs, d’enquêteurs ou bien doivent-ils simplement s’en tenir à la sphère du divertissement ?

Les médias, acteurs principaux face à la corruption ?

La sphère médiatique devenue ultra importante en Corée, il est clair qu’elle possède désormais une influence particulière. Nous ne reviendrons pas sur tout l’aspect culturel et sur la polyvalence de chaque chaîne audiovisuelle par exemple, ou de chaque journal, mais les médias se livrent une guerre sans merci : c’est à celui qui aura le monopole sur le plus de secteurs.

Les médias éprouvent d’ailleurs désormais la volonté de sortir de leurs carcans. Dans un pays où la corruption est de rigueur dans certains milieux, les médias deviennent de plus en plus indépendants. Même si les tendances politiques de la presse ne sont pas claires, il est évident que celle-ci se prononce de plus en plus sur les affaires en cours. En 2018, on évaluait à 54/100 le taux de possibilité pour la Corée de se débarrasser de la corruption. En dessous de 50/100, il n’y a pas grande chance de s’en débarrasser.

En même temps qu’ils éprouvent cette volonté de se libéraliser davantage, les médias deviennent de véritables enquêteurs. Eux-mêmes parlent de cette réticence qu’il faut avoir à l’égard d’un pouvoir judiciaire potentiellement corrompu, d’où le fait qu’ils s’allient à des organisations qui luttent contre la corruption. Les médias savent bénéficier de l’engouement de l’opinion publique. Plus ils dénoncent la corruption, plus l’opinion publique fait confiance. Le paradoxe, c’est que lorsque les médias se lancent dans une affaire qui dénonce la corruption, ils sont surveillés, et la liberté de la presse devient un privilège.

Par exemple, face à l’affaire de Park Geun Hye, les journalistes Kim Ou Joon et Choo Chin Woo, qui se sont chargés de dénoncer les magouilles de l’ex-présidente ont été soumis à un contrôle exceptionnel. C’est dire à quel point les médias deviennent terrifiants pour les personnalités corrompues. En effet, c’est sûrement cette affaire qui a constitué la plus grosse victoire de la part des médias face à la corruption. Les chaînes MBC et KBS ont fait un immense pas en avant.

D’ailleurs, le rôle de journaliste se confirme de plus en plus : il fait figure d’enquêteur en même temps qu’informateur. Les médias sont d’ailleurs les premiers à prendre pour cible la police et le système judiciaire, qu’ils soupçonnent d’être mêlés à certaines affaires.

Les figures publiques corrompues sont donc la cible de ces médias et les affaires font souvent effet boule de neige : plus les médias dévoilent des preuves, plus ils cherchent aussi à les rattacher à certains scandales qui ont été étouffés. Actuellement, l’affaire de prostitution et de corruption qui implique plusieurs célébrités ainsi que des personnalités à la tête de certaines entreprises a été quasi totalement pris en charge par ces médias, qui ont un rôle à l’évidence beaucoup plus important que celui de la police. La SBS, l’un des acteurs majeurs dans cette affaire, fait bien attention à ne pas se mêler aux personnes susceptibles d’êtres corrompues. Elle veut s’assurer que les preuves ne tombent pas entre de mauvaises mains.

Il est aussi rare pour un journaliste de sortir de l’ombre, étant donné qu’en Corée, il fait face à de nombreux risques, notamment la condamnation jusqu’à 7 ans de prison si diffamation. En général, le succès attribué à un journaliste n’intervient qu’après que celui-ci soit sûr de ses informations. Pourtant, plus les médias deviennent des adversaires de taille face à la corruption, plus le rôle du journaliste s’organise. La journaliste Kang Kyung Yun de la SBS qui s’occupe de l’affaire en cours n’a pas hésité à prendre la parole pour déclarer que les nouveaux scandales ne devaient pas balayer les scandales sous-jacents. Autrement, dit, le journaliste n’a plus peur. Et même si la loi de sécurité nationale ou la sanction encourue face à la diffamation peuvent encore dissuader les journalistes de se mouiller totalement, c’est la motivation pour un combat contre la corruption qui semble prendre le pas sur les réticences.

Voilà donc comment a évolué la situation des médias face à la corruption. Pourtant timides à première vue, plus ils dénoncent la corruption, plus ils deviennent des armes puissantes dans la société coréenne. Méfiance toutefois : en même temps que cet engouement croissant des citoyens pour les médias, l’opinion publique se risque à être réticente face à la montée en puissance de ce pouvoir presque autoritaire sensé incarner la liberté d’expression et ne parvient pas à faire la différence entre les fake news et les informations de source sûre.

Sources : Heui TaePark, media studies in korea, rsf, le figaro, le monde

 

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